Il y a 250 ans, les fondements de l’américanité

C’est un épisode de notre histoire que nous connaissons peu mais qui a momentanément rivalisé la Conquête de 1759-1760 en importance. À l’automne 1775, l’armée des insurgés anglo-américains envahit la vieille province de Québec et prend Montréal. Pendant près de six mois, ce corps expéditionnaire assoit imparfaitement son pouvoir sur la vallée du fleuve Saint-Laurent à l’exception de la ville de Québec.

Le 31 décembre 1775, les commandants Benedict Arnold et Richard Montgomery mènent un assaut qui secoue la capitale mais tourne au désastre pour les envahisseurs. Ce sera la dernière attaque que vit Québec. La garnison repousse les « Bostonnais » et demeure maîtresse de la ville au nouvel an. Elle tient bon, d’ailleurs, jusqu’au printemps. Arrivent alors des renforts britanniques qui permettront de reconquérir la colonie. La première excursion militaire américaine à l’étranger est déjà chose du passé lors de la signature de la Déclaration de l’Indépendance en juillet 1776.

Les menaces d’annexion de Donald Trump ont permis d’établir un rapport historique aux différends frontaliers des années 1830 et 1840, à la guerre de 1812 et à l’occupation du Québec en 1775-1776. Or, la pertinence de ce dernier cas dépasse largement la longue histoire de tiraillements diplomatiques—et parfois militaires—entre le Canada et les États-Unis.

Richard Montgomery Quebec City plaque panel 1775-1776
Plaque commémorant l’assaut de 1775 et la mort du général Montgomery à Québec (P. Lacroix)

Considérons d’abord le comportement ambigu des habitants lors de l’occupation. Chaque côté a ses loyaux partisans dans la vallée du Saint-Laurent. L’historien Mark Anderson fait part d’un « nœud » de patriotes convaincus dans la région de Chambly. Gaston Deschênes a quant à lui retracé la brève guerre civile qui s’est produite sur la Côte-du-Sud. En général, cependant, la population canadienne-française, ayant récent souvenir de la Conquête, sera prudente et saura ajuster sa neutralité—ou plutôt ses allégeances—en fonction du rapport de force sur le terrain.

Voilà, comme l’ont fait remarquer bien des chercheurs et chercheuses avant nous, le début de rencontres soutenues avec une double américanité. D’abord, il y a l’américanité de peuples nouveaux en terre d’Amérique qui, peu à peu à partir de 1775, cherchent à s’émanciper du joug colonial. Cette américanité est en quête d’autodétermination, de liberté collective. Puis, il y a une rencontre plus spécifique, la rencontre de la société canadienne-française avec les institutions et la culture de la nouvelle république qui naît sur ses frontières. Cette république valorise rapidement une liberté individuelle qui s’agencera avec difficulté aux aspirations culturelles (et collectives) des Canadiennes et des Canadiens français.

La possibilité d’une telle américanité sera mise à l’épreuve non pas lors de l’occupation du Québec, mais dans ses suites immédiates. Des centaines de Canadiens enrôlés en 1775-1776 suivent l’armée révolutionnaire dans sa retraite. Ils prennent part aux combats dans les Treize Colonies jusqu’à la bataille décisive de Yorktown. Ces soldats demeurent dans l’armée continentale jusqu’au traité de 1783. Le Congrès n’a alors d’argent pour les récompenser. Dans l’immédiat, l’État de New York leur accorde des terres sur les rives du lac Champlain, près de la frontière. Ce projet de colonisation produit le premier Petit Canada de l’histoire des États-Unis.

Ces exilés, certains déjà rejoints par leurs proches, reçoivent les soins spirituels de curés à L’Acadie et à Chambly. Leur petite communauté profite du renouvellement d’échanges commerciaux sur l’axe Champlain–Richelieu; elle fait le pont entre deux pays, deux régimes, deux cultures. Par ses déplacements et les renseignements qu’elle communique, peut-être même par sa simple présence au-delà des lignes, elle attire une vague initiale de migrants canadiens vers les États-Unis. D’un recensement à l’autre, à partir de 1800, le nombre de noms francophones—des Battis, Francis, et Lewis; des Blow, La Fountain et Picord—ne cesse de croître autour du lac Champlain. D’ailleurs, le pourtour du lac constituera le principal champ migratoire des travailleurs canadiens-français jusque vers 1860.

Sans qu’ils en aient eux-mêmes conscience, le vécu culturel (mais aussi économique) de ces migrants anticipe la vie franco-américaine qui suivra à Woonsocket, Fall River, Lowell, Manchester et Lewiston. C’est en quelque sorte un laboratoire où, bien avant la guerre de Sécession, on jette pour la première fois les assises d’un projet de survivance qui gravitera autour de l’Église catholique et de mobilisations politiques.

Indirectement, donc, l’invasion de 1775 sème la première graine de la franco-américanité. Au cours du dix-neuvième siècle, l’américanité de cette identité hybride ne sera pas vécue collectivement par voie de peuple nouveau, mais plutôt, en raison de l’exode de centaines de milliers de gens, par un rapport à un type très étroit de nation américaine. Voilà un legs important de l’invasion qui mérite sa propre page dans les annales du Québec et de la francophonie nord-américaine.

2 thought on “Il y a 250 ans, les fondements de l’américanité”

  1. Ann Forcier

    Lots to think about — again!

    I really enjoy how your history stories open doors to reflection and research.

    Hadn’t thought about that — that Franco-American identity could only have a start if there was an American (post-US Revolution) identity. Co-evolution, branching, rejecting, experiencing that sort of hybrid couldn’t happen before that inflection point in history.
    So much depends on who is in charge of the geography and making/enforcing rules and values.

    Now I have to go digging around in my microhistory circa 1860.
    Would an 18-y-o man from St. Hyacinth who married in New Hampshire in 1860 think of himself as a Canadian, French-Canadian, Québcois? And the 18 y-o woman who married him there, the descendant of Acadians, English captives, Canadians, and Flemish — how would she think of herself when she left St. Simon? Which generation would become Franco-American, then American? Or be left wondering why it felt as it was French-Canadian but happened to be born in the U.S.?

    As if there weren’t already enough rabbit holes!

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    1. PL Post author

      Thank you for reading! I bristle when I see or hear researchers refer to nineteenth-century French-heritage people as Québécois(es). That moniker was simply not part of their vocabulary, although we do see it used sparsely in reference to residents of Quebec City — and not in an ethnic sense. The term wasn’t used widely as a collective identifier until after the Second World War.

      I suspect that the young man would have understood himself and his social world as Canadien, which, when used in French, would have implied French-Canadianness. I share your uncertainty about the woman with Acadian roots — I wonder how long the memory of Acadian heritage would have endured, how many generations would have carried it forward, especially after three(ish) generations in the St. Lawrence valley. Anecdotally, I have a great-g-g-uncle who was born in Quebec and who grew up in Fall River. In the 1930s, when he passed away, his mother (now also long passed) was listed as a native of Nova Scotia. She was actually born in Lower Canada and was several generations removed from the Deportation. I take (perhaps erroneously) the reference to Nova Scotia as evidence of an enduring memory of Acadianness.

      I believe that children who were born on U.S. soil to immigrant parents would still have understood themselves as French (a more common identifier than Franco-American), but Canada would have meant little to them beyond a remote cultural anchor. They may have been more inclined to jealously guard their Americanness and the rights that it implied.

      My paternal and maternal lines resided in the Saint-Hyacinthe area for several generations in the nineteenth century. We may connect through those in addition to our shared Acadian roots.

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